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Problématique

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Monnaies territoriales : outil de développement? Peut-être, mais avec qui et comment?

Note de Problématique

Situation de crises, la monnaie au centre de la démesure

Face aux crises écologique, sociale, économique et financière que nous traversons et qui sont profondément imbriquées, les monnaies sociales, complémentaires, territoriales apparaissent de plus en plus comme une piste sérieuse pour reconstruire, promouvoir, au niveau des territoires, un autre modèle de développement, humain et durable.

La crise financière que nous subissons depuis 2008 a mis au grand jour les conséquences sociales et écologiques drastiques de l’emballement d’un système marqué par la place centrale et démesurée prise par la sphère monétaire et financière et, plus largement, par "la richesse matérielle à tout prix", par la recherche du profit à court terme (pour quelques-uns) dans une économie déconnectée de la réalité productive. Dans ce contexte de globalisation économique subie, les interdépendances entre les pays du monde ne sont plus perçues que comme génératrices de risques et de vulnérabilités.

Il aura donc fallu entrer en pleine tourmente pour que nous admettions enfin collectivement ce que les lanceurs d'alerte avaient énoncé dès les années 70, c'est-à-dire que le système est insoutenable et qu’il faut "faire autrement".

Dès lors, la monnaie, qui apparaît comme un élément-clé des dysfonctionnements du système, peut devenir, pour reprendre les termes de Philippe DERRUDER, "l’outil d’une réconciliation". Reprenant les fonctions pour lesquelles elle avait été créée1, elle peut être vectrice d’un autre modèle de développement, permettre de redonner du sens à nos activités humaines, au service d’un développement solidaire, ancré sur des valeurs humaines, écologiques et de justice sociale.

Territoires et monnaies : une histoire à reconstruire?

Depuis des décennies, pour la créativité sociétale ou en réponse aux situations d'urgence, les initiatives ont été nombreuses pour inventer des systèmes d'échanges nouveaux, des monnaies solidaires dans des réseaux sociaux ou corporatistes identifiés ou à l'échelle d'un territoire donné2. Monnaies sociales, complémentaires ou territoriales se multiplient en France et dans le monde. Mais au-delà de cette référence commune à l'échange monétaire, ces projets sont divers, tant dans leurs objectifs (développement économique, solidarité et lien social, consommation durable…), leur "architecture monétaire", que dans les moyens mobilisés et dans les démarches mises en place.

En effet, si la monnaie est avant tout un médium et un flux destiné à faciliter l’échange et l’activité entre les êtres humains, en établissant une unité de compte commune et en créant un espace de confiance, la question première est de définir la nature des échanges que l’on veut promouvoir : "quels échanges, pour quoi faire, entre qui et pour qui ?".

Les expériences disséminées à travers le monde donnent différentes pistes possibles, qui sont d’ailleurs toutes complémentaires et peuvent être mises en place et développées de façon conjointe.

  • mettre en place des systèmes d’échange inter-entreprises facilitant les transactions
  • développer des monnaies territoriales pour promouvoir une économie locale et à valeur ajoutée sociale et écologique, et une consommation responsable…
  • promouvoir des politiques publiques en monnaie affectée (comme par exemple les chèque-lire, chèque-jeunes, petite enfance...)couplées à la monnaie complémentaire
  • valoriser les gestes ou comportements solidaires et citoyens (en les couplant par exemple aux politiques publiques en monnaie affectée)
  • Renforcer la solidarité, le lien social, favoriser l’entraide et la solidarité, pour l’inclusion de tous et le "bien vivre" ensemble, ....
  • Etc.

Dans cette diversité, les monnaies territoriales, qui se donnent comme objectif de repenser et mettre en œuvre, au niveau local, dans la réalité et le vécu de chacun, un nouveau modèle de développement, prennent tout leur sens. "Apprendre à faire communauté dans les territoires et inventer de nouvelles solidarités territoriales" constitue l’un des enjeux de ce début de 21° siècle, et vraisemblablement l’une des conditions clefs pour laisser l’avenir ouvert, y compris pour repenser solidairement, sur la base d’un modèle de développement choisi et non subi, les relations entre territoires du monde.

Cette approche de la monnaie comme outil facilitateur des échanges au service d’un objectif de développement, comme "accord au sein d’une communauté qui utilise un objet standard comme moyen d’échange", pour reprendre la définition popularisée parBernard LIETAR, renvoie à la question de la confiance, et à la construction d’une communauté qui s’y réfère.

Les monnaies complémentaires, pensées comme vecteurs d’une transformation des territoires, d’un autre modèle de développement, sont des monnaies « à logiciel coopératif » (à démarche coopérative), et qui se construisent en tant que telles (construction collective de l’outil monétaire).

Cela veut dire, entre autres, la prise en compte des intérêts particuliers de chaque groupe d’acteurs partie prenante (la construction des désaccords et la recherche de l’objectif commun), l’inclusion des citoyens utilisateurs de la monnaie, la définition collective des contours et du pilotage du projet afin que la monnaie complémentaire soit « la monnaie de tous et de chacun » au service d’un développement choisi par tous.

C'est bien la mobilisation et l'adhésion de l'ensemble des parties prenantes qu'il s'agit aujourd'hui d'obtenir, tant pour définir le nouveau modèle de développement dont nous avons besoin, que pour réussir sa mise en oeuvre.

Cela nécessite un cheminement collectif, la construction d’une culture commune sur les monnaies complémentaires, sur leurs potentialités face aux enjeux et problématiques auxquelles le territoire est confronté, la mobilisation des acteurs autour d’un projet partagé.

Construire un outil monétaire vecteur d’un autre modèle de développement suppose enfin de le replacer, en permanence, au regard de ce que constitue sa visée transformatrice. De garder en permanence le lien entre nouvelle approche de la monnaie et nouvelle approche de la richesse, entre l’outil monétaire et la perspective transformatrice globale (changement de « logique » dans la construction d’un autre modèle de développement) qui l’a fait naître. Autrement, le risque est grand de la fascination et de l’inversion du rapport finalité / outil, le projet monétaire devenant un projet en lui-même (avec les risques de captation que cette inversion peut entraîner).

A la recherche des monnaies de l'ouest

Depuis plusieurs décennies, les SEL1 ou autres RERS2, ou, dans un autre registre, les systèmes de fidélisation proposés par les assureurs, la SNCF ou autres commerçants ont permis de développer des monnaies complémentaires, souvent sans en dire le nom.

Depuis plusieurs années, à l'instar d'autres territoires de France et d'ailleurs, plusieurs villes de l'ouest s'interrogent plus formellement sur l'idée de mettre en place de nouvelles monnaies, soit dans une optique d'appui à une catégorie d'acteurs comme à Brest qui cible l'économie sociale et solidaire, ou bien dans une vision de système territorial comme c'est aujourd'hui le cas à Nantes3.

Cette dernière option, potentiellement porteuse d'une transformation des pratiques de production, d'échanges et de consommation sur un territoire, constitue un réel enjeu. Elle nécessite cependant une mobilisation multipartite qui suppose l'adhésion du plus grand nombre au projet. Associer des entreprises, des associations, des collectivités, des consommateurs à une telle dynamique est une réelle gageure en ces temps de crises et de doute par rapport au système financier. Construire la pédagogie du projet, se doter d'une culture commune de base, déterminer les conditions et les rôles de chacun pour réussir la mise en œuvre d'un tel projet sont autant de sujets qui restent à ce jour à traiter4.

 

1Systèmes d'Echanges Locaux

2Réseaux d'Echanges Réciproques de Savoirs

3Le projet qui émerge aujourd'hui à Nantes vient en résonnance des travaux réalisés à l'heure de l'élaboration de l'Agenda 21 de Nantes Métropole en 2005. Identifiée parmi les pistes d'actions témoins possible, la création d'une monnaie territoriale n'avait pas été jugée prioritaire à l'époque (sauf par les associations de jeunes ayant participé à la hiérarchisation des actions pressenties). En 2012, l'option prise est celle d'un projet d'envergure, permettant une large mobilisation (privilégier la logique "locomotive" à la logique "puzzle")

4Actualités du projet nantais : recrutement d'un(e) chargé(e) de projet au Crédit Municipal, réflexion sur la mobilisation des grandes écoles, lien avec Nantes 2030, gouvernance (un comité de pilotage? Des ateliers citoyens, notamment pour une journée "big bang" pour imaginer la séance de lancement opérationnel de la monnaie?, …)

1 C'est-à-dire outil permettant d'équilibrer, de "pacifier" les échanges de biens et de services

2 Un exemple classique dans le cadre des monnaies complémentaires, le WIR en Suisse, système financier de solidarité entre petites entreprises.