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Problématique

 

Changeons de paradigme : vers un engagement sociétal des organisations et des personnes



Face à la situation de crises que nous traversons, et à l'heure où nous devons collectivement dessiner un nouveau modèle de développement, la question de la responsabilité et de l'engagement sociétal des individus, des groupes et des organisations constitue un véritable enjeu.

Dans le secteur de l'entreprise1, de multiples approches de la responsabilité se sont développées depuis le 19° siècle, construites à partir de présupposés moraux ou éthiques2. Longtemps centrées sur le registre de la conciliation et de la régulation sociale, les démarches dites de responsabilité sociale des entreprises ont évolué au fil du temps, justifiées d'une part sur le registre "utilité sociétale" par les acteurs de l'économie sociale et solidaire, d'autre part versus "performance économique" pour d'autres entreprises. Elles ont été élargies au fil des deux dernières décennies à deux nouvelles notions :

- D'une part, aux préoccupations écologiques avec la montée en force des questions environnementales (finitude des ressources naturelles, atteinte à la biodiversité, changement climatique, …)

- D'autre part, et notamment en réaction à la globalisation économique, à une vision élargie de la gouvernance incluant non seulement la mobilisation des parties prenantes internes, mais aussi la question de l'ancrage territorial de l'entreprise.

 

"Responsabilité sociale", "responsabilité sociétale", "responsabilité sociale et environnementale", … les formules sont nombreuses aujourd'hui, de même que les outils, normes, ou labels destinés à apporter méthodes et reconnaissance. La particularité de toutes ces démarches, c'est qu'elles relèvent d'un acte volontaire des entreprises, qui continuent néanmoins à se situer dans une approche autocentrée du développement. Ce qui reste en effet central, c'est l'entreprise elle-même, la question de la responsabilité sociétale étant prise en compte de façon à favoriser sa propre croissance, tout en qualifiant ses relations avec le milieu ambiant et en visant à limiter ses impacts négatifs en termes sociaux et environnementaux.

Les fondamentaux de la responsabilité sociale hier, et de la responsabilité sociétale aujourd'hui restent donc globalement positionnés sur une logique d'accompagnement, voire de réparation, vis-à-vis des salariés, du territoire et du milieu.

S’il existe aujourd’hui une littérature abondante en sciences de gestion sur le sujet, de multiples questions se posent sur la légitimité de la Responsabilité sociale des Entreprises et autres démarches du même type, qui sont présentées tantôt comme des supports de ré-interrogation de fond du rapport entre entreprises et société, ou au contraire dénoncées comme des outils illusoires, support de marketing sans impacts réels sur le dépassement à terme des conflits entre capital financier/travail et environnement.

 

Il est clair que si l'enjeu posé aujourd'hui pour notre société est bien le changement de paradigme en termes de développement3, deux notions – qui d'ailleurs renvoient aux fondamentaux de l'économie sociale et questionnent l'évolution de notre rapport à l'économie et à la consommation – sont aujourd'hui à prendre en compte pour passer "d'une société du beaucoup d'avoirs pour quelques-uns" à "une société du bien vivre pour tous, ensemble, dans un environnement préservé et partagé.".

D'une part, repenser la notion de marché, ce qui suppose d'oser interroger la finalité même de l'entreprise. D'autre part, d'oser interroger l'utilité sociétale des activités4.

Dans ce contexte, si la viabilité financière de l'entreprise reste bien sûr, l'un des éléments clefs de sa pérennité, le postulat proposé consiste à considérer que le principe de l'accumulation monétaire n'est plus un objectif en soi.

Il va sans dire que l'intégration de ces deux notions sous-tend un changement de posture profond, une véritable "révolution culturelle".

Elle remet l'économie "à sa juste place", c'est-à-dire au service de la société en général, et pas seulement de quelques-uns. Elle suppose de considérer que ce n'est plus seulement la responsabilité de l'entreprise comme entité morale qui est posée, mais bien que le sujet à traiter est celui de l'engagementde chacune des communautés d'acteurs qui la composent (dirigeants politiques et administratifs, encadrement, autres salariés, clients, prestataires, fournisseurs, …) à contribuer à la transformation sociétale.

 

Un enjeu majeur et un véritable défi au cœur duquel les questions humaines et culturelles. Car un tel changement de posture interpelle l'organisation et ses composantes sur ce qui fait valeur, sur leurs représentations (du monde, des autres, de la nature, de la place de l'économie, …), sur les activités et les la gouvernance choisies, sur leurs pratiques et sur leurs comportements. Autant d'éléments suscitant des regards différents en fonction des cultures et les profils sociaux qui se côtoient. Autant de sujets révélateurs des contradictions de chacun(e), potentiellement génératrices de conflits et pour lesquelles la question de la médiation (construire les accords et les désaccords) et de la reconnaissance de plusieurs types d'expertises est primordiale5.

Dans le contexte français où les rapports sociaux dans l’entreprise et les responsabilités des entreprises vis-à-vis de l’externe (protection de l’environnement, exigences qualité, fiscalité…) sont principalement encadrés et organisés à l’échelle globale ou macro-sociale (code du travail, code de l’environnement… au niveau national ou européen), quelles sont les marges de manoeuvre des parties prenantes des entreprises pour contribuer à de l’innovation sociale en allant plus loin que la loi, voire en la faisant évoluer? Comment passer d'une démarche qualité interne à un processus de transformation au sein de l'entreprise et du territoire d'implantation? A quelles conditions est-il pensable de voir les acteurs économiques devenir eux-mêmes acteurs du changement de paradigme dont le monde a besoin? Comment les Toutes Petites Entreprises – TPE - et les Petites et Moyennes entreprises – PME -, qui constituent de véritables leviers pour nos territoires, peuvent-elles être activement contributrices? Comment valoriser et prendre en compte parallèlement les richesses "temps" et "capabilités" des personnes actives sans emploi, dont la mobilisation correspond à un enjeu clef en termes individuels et collectifs?

Cest dans cette perspective d'appropriation d'un nouveau paradigme en termes de modèle de développement, que le groupe de recherche-action mis en place au sein de la Chaire "développement humain durable & territoires" aborde la notion de responsabilité et d'engagement Sociétal des Organisations, en portant une attention particulière aux enjeux propres aux TPE et PME. L'enjeu est de définir comment oser le changement de posture, de trouver ce qui peut faire effets-leviers c'est-à-dire marquer l'exigence sans pour autant tomber dans le tonneau des Danaïdes d'une approche exhaustive de tous les items possibles de l'engagement sociétal.

Dépassant l'approche cloisonnée "social", "environnement", "économie" et gouvernance", le groupe a opté pour quatre dimensions transversales ancrées sur l'idée qu'il est urgent de concilier éthique de conviction et éthique de responsabilité6, à savoir :

- la responsabilité (Au sens : être conscient des actes que l'on pose, des effets et impacts qu'ils ont, des risques qu'ils comportent. Ce qui suppose de diversifier les connaissances, de se doter d'une vision et de faire des choix),

- la solidarité(Au sens littéral "en entièreté" -"en solido" en Latin : nous sommes solidaires parce que nous sommes membres d'un tout)

- la démocratie collaborative (avoir des regards et intérêts différents voire divergents, mais adhérer à un projet commun, se répartir les engagements et faire chacun sa part)

- l'ancrage territorial (c'est-à-dire l'espace de la proximité humaine et opérationnelle)

 

Hélène Combe de la Fuente Martinez

Titulaire de la chaire partenariale "développement humain durable et territoires"





1 Au sens entrepreneurial du terme, et pas seulement du statut

2 Cf. "La morale, c'est ce qu'on fait par devoir. L'éthique, c'est ce qu'on fait par amour." André COMTE SPONSVILLE. Pour approfondissement des deux notions, voir au niveau de la Chaire les travaux et auditions "éthique bancaire"

3 Cette dimension constitue la base même des travaux de la Chaire "développement humain durable & territoires"

4 Dans une perspective de développement durable, l'activité elle-même est-elle utile, inutile, néfaste? Ce n'est parce qu'il y a demande et offre que l'activité est légitime

5 Pour avancer dans le sens d'un nouveau modèle de développement, au cœur des incertitudes et des interdépendances, il est nécessaire, au sein de la l'entreprise et ailleurs, de reconnaître à valeur égale les expertises scientifiques, techniques, politiques, mais aussi celles issues du vécu (et pas seulement de l'usage).

6 Contrairement à Max WEBER qui les considérait comme fondamentalement inconciliables